Expressions béarnaises


Texte en partie tiré des livres “Fantaisies à cœur ouvert
et “Dictionnaire des vallées et du piémont béarnais


Le béarnais est l’une des composantes du gascon et fait partie de la grande famille des langues occitanes avec lesquelles il a des origines et des correspondances sensiblement identiques. Il a cependant ses spécificités, ses tournures  particulières, ses nuances, ses sens figurés…. On peut signaler au passage que la langue et toutes les formes sous lesquelles elle peut se manifester, constituent les véritables archives du peuple, plus que les chansons souvent écrites d’ailleurs autrefois par les lettrés, car celles qui l’ont été par des personnes du peuple ont en très grande partie disparues, du moins pour les plus anciennes souvent anonymes. Aucun pouvoir n’a imposé les composantes de notre langue qui a été façonnée par les autochtones eux-mêmes en fonction d’éléments locaux géographiques, climatiques, sociaux,  et humains … notamment.

Notre langue mairana (maternelle) est une langue très imagée dont les innombrables expressions font référence à des choses simples de la vie quotidienne, à l’environnement immédiat. Elles nous rappellent par leur contenu que le Béarn était encore un pays essentiellement agricole au lendemain de la dernière guerre mondiale.  Il s’agit la plupart du temps de métaphores, c’est-à-dire  des transpositions de sens.

                  En témoigne l’expression eslimacar lo casau (enlever les limaces du jardin) qui signifie aller à confesse, se débarrasser d’une pensée obsessionnelle. Mais on pourrait l’employer aussi aujourd’hui pour une psychothérapie quelconque, ou pour toute forme d’interrogatoire. Dans le langage courant certaines expressions basiques bien que galvaudées, sont ancrées chez les Béarnais et leur permettent, tout comme les chansons, les proverbes et les dictons, de garder un contact direct avec la langue, qu’ils soient locuteur d’occasion ou faible locuteur… Ce qui me laisse dire qu’il y a un important gisement en Béarn de locuteurs potentiels, qui ne connaissent pas bien souvent l’étendue de leur connaissance en ce qui concerne leur langue vernaculaire. Un gisement plutôt stérile, restant toujours hélas à l’état de promesses, du fait d’un barrage inconscient et d’une certaine retenue de mauvais aloi.

                   Il en est ainsi de  a hum de calhau (à en enfumer les cailloux) ; a huec de caishaus (à feu de dents) , ces deux expressions voulant dire très vite. Viste hèit e plan fotut.. (vite fait, bien fait) ;  a vista de nas (à vue de nez) …. atau qu’ei e qu’ei atau (ainsi c’est et c’est ainsi) ; tirà’t deu puisheu (sors-toi de là) ; tirà’t de la halha (sors-toi du coin du feu, ou bien, tu m’empêches de me réchauffer) ; vè t’arrajar las puç (va te faire bronzer les puces), soit : dégage ! – haut au diable (indique une surprise ; il correspond à…  mince alors, flûte !) ; que n’èi hartèra (j’en ai marre) ; qu’ei de dòu har (c’est dommage) ; que’m hè dòu (je regrette, ça me fait deuil) ; bruma baish (indique une atmosphère très lourde au sein du foyer familial) ;   qu’a  la cuca… (il ou elle est énervé.e, râle, ne se supporte pas) ;  har lo mus (faire la tête) ; que m’agrada… (j’aime) ; ne soi bon enlòc uei (je ne suis bon nulle part aujourd’hui). Dit par quelqu’un qui n’arrive pas à se concentrer sur un travail, perturbé par des pensées parasites. Dehòra n’ei pas plen… (dehors, ce n’est pas plein) correspond à l’expression française :  je ne vous reconduis pas, j’ai cassé le manche du balai… ce qui est plein de sous-entendus, autre caractéristique de nos expressions.

                  Rien qu’en restant en prise avec le langage courant, on constate des nuances qui modifient parfois fortement le sens d’un mot. Exemple avec aqueste hilh de puta ou aqueth hilh de puta… La deuxième formule est beaucoup plus forte et insultante que la première… On se rend compte de l’importance des mots lorsqu’on emploie par réflexe, lors d’une discussion en français, un mot ou une expression béarnaise plus douces que leur équivalent en français… ce qui permet de désamorcer un conflit, ou du moins de l’atténuer grandement.
En général, les astuces de la langue permettaient et permettent toujours d’apaiser les tensions interindividuelles toujours trop gaspilleuses d’énergie. Elles facilitent donc la communication.

               Ce qui me paraît spécifique également, c’est la propension à jouer avec tous les mots quels qu’ils soient. Dans notre capital langagier, il y a beaucoup de petites comptines amusantes, de courtes chansonnettes et de simples jeux de mots, utilisables à tout moment dans la vie quotidienne (vita vitanta) .. et dont on ne se privait pas jadis :
Quand on disait aïe ! il y avait toujours quelqu’un pour dire « ceba ! » (oignon) ; ou si on répétait mesmes  (mais, mais), quelqu’un rétorquait « mes, mes dotze mes que hèn un an (douze mois font l’année) ; ou encore si on disait en bégayant après, après … il y en avait toujours un pour enchaîner … « e après, e après, quate crabas, sedze pès. » (et après et après, quatre chèvres, seize pieds). Malheur à celui qui répétait hé, hé ! pour attirer l’attention, car il recevait aussitôt en retour, la réplique : « Palha ! » parce que hé ou hen, ça veut dire foin, et palha : paille. Même chose pour celui qui commençait sa phrase par … « Alavetz » (alors), il s’entendait rétorquer … « trufas e caulets !»  (pommes-de-terre et choux). 
Ou encore … « Que i a de nau ? –Arren de nau, tot de sèt e de ueit. »  (Qu’y-a-t-il de neuf ? – Rien de neuf, tout de sept et de huit), car nau veut dire à la fois neuf et nouveau.
Dans un autre genre, il pouvait se répondre ironiquement à cette question : « Que i a de nau ? –La nosta vaca qu’a hèit un chivau » (Notre vache a fait un cheval)
Les mots vrai, vérité (vertat) et véritable (vertadèr) sont mis à toutes les sauces. Par exemple, il se dit : “S’ei pas ua vertat vertadèra, qu’ei ua vertadòta.” Si ce n’est pas une vérité vraie, c’es une vérité approchante. “Ua istuèra vertadèrament vertadèra.” Une histoire véritablement vraie. “Ua istuèra verdiusa verdausa” Une histoire plus ou moins vraie, peut-être pas racontable.

                  On peut dire que la langue révèle l’humour à fleur de peau des Béarnais, toujours prêts à mettre du piment dans leur vie quotidienne, histoire de passer par-dessus les difficultés inhérentes, de prendre du recul, de la hauteur. Mais cet humour pouvait et peut toujours être dirigé aussi vers soi, c’est ce qu’on appelle l’autodérision. Avant une situation difficile, certains disaient par exemple : Adara qu’i èm, ça disè lo boc qu’anavan crestar (maintenant on y est, disait le bouc qu’on allait castrer). Tot docet, craba, lo boc qu’ei vielh (doucement chèvre, le bouc est vieux)

                  Certaines expressions tiennent du proverbe en montrant particulièrement la finesse de notre langue maternelle, tout en reposant sur l’ambigüité :
Pausà’s com los bueus a l’ombra deu noguèr.. . littéralement se reposer comme les bœufs à l’ombre du noyer. Mais en y regardant à deux fois, on s’aperçoit que le joug réunissant les bœufs est fait en noyer… donc les bœufs susdits ne se reposent pas mais travaillent bien … à l’ombre du joug, soit sous le joug.  D’autre part l’ombre du noyer tend à amplifier l’idée première  car cette ombre était réputée pour être la meilleure et était parfois même jugée dangereuse. Le béarnais se promène donc avec volupté dans l’ambiguïté. Bien souvent le sens principal est dissimulé derrière des sens secondaires et peut en fait signifier le contraire de ce qui semble se dire. C’est d’ailleurs une énième de ses caractéristiques…
Le dicton  « varam de la lua que seca era laca » pourrait suggérer que le halo de la lune était un bon indice de réchauffement à venir, seulement  il ne pourrait assécher que la flaque (laca) ; c’est-à-dire que c’est le contraire qu’il faut lire.

                  Un autre exemple de ce type : l’expression  laurar dab l’òs bertran … qui signifie labourer avec l’os bertran, soit en fait, manger les pissenlits par la racine, car l’os bertran est un synonyme du coccyx. En outre ce que ne révèle pas l’expression, c’est que labourer le jour de saint Bertrand était interdit par l’église. L’expression suggère donc que le sujet visé qui est mort, est libre de labourer à présent le jour de la saint Bertrand -sous-entendu-  … sans crainte de recevoir une sanction ecclésiastique.

                  Un nouvel  exemple : l’expression escapçatz-ve a des incidences multiples. Dans le sens premier ça veut dire détendez-vous, renforcé par le fait que le mot voisin de capcèr indique le chevet, le traversin. Elle est souvent associée à “Sedetz-ve” (Assoyez-vous), ce qui dirige un peu l’interprétation. Escapçar seul signifie mettre de l’ordre (dans ses idées), débrouiller une affaire, donner les éléments essentiels, exprimer sa pensée. Escapçar peut être employé pour l’idée de “couper un bout”, à interpréter ici comme se couper de soi-même, faire le vide dans son esprit. Estar d’escapsa  c’est remettre les pendules à l’heure,  Hicar las causas d’escapsa : mettre de l’ordre dans la maison (ou dans sa tête).  Tot qu’ei d’escapsa : tout est rentré dans l’ordre. La vertat que s’escaps :  la vérité se fait jour. Estar d’escapsa, c’est encore être bien disposé, posséder une grande faculté de compréhension
Donc l’expression escapçatz-ve est à prendre d’abord dans son acception première d’invitation à se décontracter, à lâcher prise, mais avec une certaine charge d’ambigüité, car le sujet peut l’interpréter aussi comme une injonction à se dévoiler, à être dans l’obligation de faire usage de son intelligence pour sortir des vérités, soit l’obligation de « se mettre à table » Sans oublier que escapar qui est proche veut dire échapper. La personne employant l’expression a intérêt à faire un effort de prononciation pour se faire bien comprendre, à moins  qu’elle veuille faire un lapsus… volontaire !
Si besoin était, cette expression  “Víver de crotz e de badalhons”… (Vivre de croix et de bâillements) peut donner à penser qu’on a affaire à une grenouille de bénitier.  Mais en sachant qu’autrefois nos ancêtres faisaient le signe de croix lorsqu’il bâillaient ou éternuaient, on penche plutôt pour l’inaction d’un paresseux. Nos ancêtres se signaient car ils avaient peur qu’en bâillant ou en éternuant, leur âme s’exfiltre de leur corps sans crier gare. Encore aujourd’hui des Béarnais prononcent « Coratge ! » (Courage !) en réponse à un éternuement.
Saber mei que carn pudenta : porte sur les deux sens du mot, soit savoir et avoir une forte odeur. Se dit de quelqu’un qui veut faire le savant  (prétendre ainsi sentir plus mauvais que de la viande pourrie)

                  Innombrables sont les comparatifs :  que m’i enteni com lo gat a la musica  (je m’y connais comme le chat à la musique) ; .. que’m va com l’esquira au pòrc.. (ça me va comme une clochette au porc). Ceux-ci s’inscrivent également dans le domaine de l’autodérision.
Souvent des jurons sont intercalés comme dans … n’ei pas hilh de puta possible (ce n’est pas HDP possible) . .. n’ei pas perdiu vertat (ce n’est pas par dieu, vrai) ; aqueth hilh deu diable..(ce fils du diable)  Ils n’ont toutefois dans ce cas que la valeur d’une interjection.

                  Une des spécificités de notre langue est l’emploi  très largement répandu des diminutifs utilisés sous forme de suffixes, ce qui permet  d’adoucir les mots, de préciser leur fonction… et surtout de majorer les niveaux d’affection. Par exemple pour petite : petita, petitona, petiteta, petitòta, petitoneta, petiòta…
Le grand béarnophile Simin Palay avait nommé sa maison de Gelos « Casa caseta ». Il avait tiré cette formule du proverbe difficilement traduisible « a casa caseta que’m cauhi la cameta, en tot aute larèr no’m cauhi que lo pè ». Ce qui donne… dans ma maison maisonnette je me réchauffe la jambette, en tout autre foyer je ne me réchauffe que le pied. Il se dit aussi dans ce même sens :  » casa caseta, quan non seré qu’hauguereta. » Soit, je souhaite avoir ma propre maison, ne serait-ce (même si ce n’est) qu’une petite fougère.
Dans cet ordre d’idée, la phrase « ..lèu que sabó la causa causilheta », qui est du complice de Palay, Michel Camelat, est intraduisible (vite il sut la chose .. chosillette..)  … soit, le fin mot de l’histoire, ou le dessous de l’apparence. Ces diminutifs se déclinent en  in, ina ; on, ona ; et, eta ; òt, òta ; òu, òla ; at, ata … en pouvant s’ajouter comme les poupées gigognes, exemple : petitoneta. Précisons  qu’il y a nombre d’autres suffixes…
Il en est de même des préfixes qui donnent une première indication sur le sens du mot qu’ils introduisent.

De même que les diminutifs, de nombreuses tournures ont une connotation affective…  On s’en aperçoit notamment par l’intermédiaire de  l’introduction des pronoms personnels compléments  … me-m’ .. te-t’.. se-s’  … qui permettent de lier les choses les unes aux autres. Il existe, ou du moins il existait, un rapport quasi fusionnel entre les Béarnais et leur monde environnant, ainsi qu’une très grande proximité avec leurs semblables ; ce qui transparaît à travers maintes expressions.
En témoignent les phrases suivantes :

J’ai oublié de t’écrire : que se m’ei desbrombat de t’escríver – Il faut que j’emporte : que’m cau har seguir –  J’amène le chien : que’m hèi seguir lo can – Je me suis : que se m’ei  –  J’ai besoin d’un couteau : que’m hè hrèita un cotèth –   Je regrette : que me’n sap mau – J’ai eu un vertige : que m’a passat ua estordida  – Il voulait la : que se la volè ou que la sa volè.